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PREFACE DE L'OUVRAGE

                                                      Cher Julien,

Je vous avais pourtant si souvent demandé d'attendre le XXIè siècle pour gagner le ciel, vous qui étiez né à l'aurore du XXè, le six septembre 1900.

Mais, voici bientôt dix ans, pendant l'été 1998, l'avion m'emmenait avec Franz Olivier Giesbert vers Klagenfurt en Autriche pour un dernier adieu !

La musique que vous aimiez accompagnait la liturgie ; Eric avait choisi ces extraits de Schumann et de Bach.

A présent, je chante le « Haec dies » qui vous était cher. Comme vous le saviez, ma peinture est en son genre une pièce orchestrale ; comme sur la couverture de ce livre, des couleurs et des lignes peuvent évoquer des sons.

Jean-claude Pichaud rappelle au début des « Confessions musicales » votre réflexion au soir du 6 avril 1998 : «  Pour moi chaque soir est un enchantement. « Mon heure bleue », c'est le rendez-vous au crépuscule avec la musique qui efface tous les troubles. »

Je ne suis mélomane que dans mon univers à la fois violent et apaisé ; parfois, face à ma création, d'étranges sonorités traversent mon âme.

Que de souvenirs rue Vaneau, depuis notre première rencontre en décembre 1979 !

Combien pour moi fut grand le bonheur de célébrer, chez vous, la messe les trois dernières années de votre vie. Vous aimiez tant allumer les bougies de l'Avent, d'une semaine à l'autre, sur la couronne verte à l'approche de Noël !

Je vois encore votre regard serein et plein de confiance en Dieu quand vous receviez le sacrement des malades. Vous me disiez que « même si vos ennemis vous coupaient les doigts, vous ne réagiriez pas contre eux »En écoutant de belles musiques, vous retrouviez la voix de votre mère et pardonniez à tous ceux qui pendant deux guerres avaient été à l'origine de tant de misères.

Vous aimiez Schumann : c'était la vois de l'enfance, de la candeur, de la pureté que vous recherchiez tant.

En voyant vos amis disparaître l'un après l'autre, j'ai eu, comme avec le père Lelong, un rôle consolateur, triste et irremplaçable privilège.

Ce que je regrette beaucoup, c'est d'avoir constaté sur vous les souffrances occasionnées par votre débordante imagination, par ailleurs exempte de péché. Certes, votre immense talent littéraire avait besoin de ces excès ; aujourd'hui, je suis heureux de vous avoir apaisé dans les derniers temps de votre vie terrestre.

Quand je suis découragé, je me souviens alors de vos derniers mots : « Bravo, Père Kim » ; votre voix retentit encore, comme au théâtre avant que le rideau ne descende à la fin de la pièce.

Je suis certain que vous êtes très content que je me sois joins à cet ouvrage, à cet hymne à la Musique que vous aimiez tant ! Le bonheur, vous me l'aviez souvent donné en vous intéressant à ma personne : « Qu'et-ce que je peux faire pour vous ? » me disiez-vous ; ma réponse était : « Arrivez à cent ans !... »

A présent, vous ne connaissez plus ni angoisse ni larmes, larmes que vous ne pouviez arrêter à l'annonce de la mort de Mgr Pézeril lde 25 avril 1998.

Cher Julien, dans l'attente de vous retrouver au ciel, je chante encore pour vous le « Regina Caeli » face à ce bleu céleste, à ces abondants nuages blancs au travers desquels resplendit votre visage souriant.

Père KIM EN JOONG

Les Confessions Musicales de Julien Green

LA MUSIQUE ?

LE SEUL AMOUR DE JULIEN GREEN

par

Jean-Claude Pichaud, avocat,

Voici dix ans, Julien Green, américain d'expression française, disparaissait ; depuis, le souvenir de ce « monument » de la littérature s'est estompé ; rien n'est plus révélateur de sa pensée que la lecture de son « Journal », immense fleuve de 7000 pages réparties en dix neuf volumes allant de 1919 au 1er juillet 1998 ; sur presque quatre vingt ans, la Musique apparaît comme sa plus grande passion, passion sans laquelle ,comme il l'avoue très souvent il n'aurait jamais pu écrire une seule ligne...


Julien Green

Les mystères d'une foi Une si longue et brûlante passion

Une si longue passion

Elle était sa vie même, jusqu'au dernier souffle : la veille de quitter à jamais son bureau rue Vaneau à Paris , il écrit : « Elle dit tout ce que j'aurais voulu écrire, elle réconcilie avec l'image du coeur de l'homme tel que Dieu l'a voulu. Elle lui rend ce qu'elle lui a donné, ses dons et sa vie. » (Le Grand Large du Soir)..Le 18 juillet,à moitié inconscient, il la réclame soudain : « Musique, s'il te plait » Ce furent pratiquement ses derniers mots.

Cette passion remonte à l'enfance, rue de Passy : « Je retenais et chantais tout seul des airs de Mozart, je les emportais avec moi avec le désir de les garder pour moi.. » (Pourquoi suis-je moi ?).Cet amour, il le doit à son père qui de Vienne rapporta, un jour la partition de « La Veuve Joyeuse » de Franz Léhar Ces voluptueuses mélodies l'enchantèrent sans cesse ; à quatre vingt dix sept ans,il écrit le 9 mai 1997 : « A tous mes passages à Vienne, si Léhar était au programme, j'y courais et chaque fois c'était une soirée de terrible bonheur. » (En avant par-dessus les tombes)..
« Tout enfant, je collais l'oreille au piano quand ma soeur Mary jouait du Schubert ou du Mozart. » (La terre est si belle).

Jamais cet envoûtement ne cessa. Le Journal abonde en vibrantes expressions sur cette si constante passion : « Orgie de musique je ne m'en lasse pas mon « heure bleue », c'est le rendez-vous au crépuscule avec la musique qui efface tous les troubles le grand rafraîchissement de chaque journée vie et musique indissociables la musique source de vie etc.

Pourquoi un si brûlant attrait ?

La musique est la source du bonheur par l'invasion des sens ; mais cet accès au bonheur n'est pas une certitude ; certaines conditions doivent être réunies : Un détachement de la réalité, une paix intérieure, autant d'éléments qui sont parfois impossible à obtenir : Ainsi, la seconde guerre mondiale, l'exil aux Etats-Unis empêchent une écoute de qualité ; sur plus de huit cents confidences musicales jalonnant le Journal, seules une trentaine émergent de la période 1940/1945. Si la musique n'est pas un refuge, elle est, après la tempête, la porte ouverte sur un autre monde.

Le monde visible

Wolfgang  Amadeus  Mozart

La musique évoque des sensations propres à tous les hommes : « Dans ces phrases de Richard Strauss , simplement la vie ».. « Dans toute musique, il y a l'accent de la détresse humaine ». « A propos de la tristesse qu'il y a au fond de la musique ».. « L'âme est tellement heureuse qu'elle n'en peut plus ». « L'immense mystère de la nature. »

Mais la musique fait aussi éclore des sensations propres à chaque être ; des images diverses, des « correspondances » naissent en nous et varient selon les individus « L'une recevra une idée de rythme, l'autre conçoit une forme particulière .beaucoup voient des couleurs (Derniers beaux jours)

Mais ce sont surtout les souvenirs personnels que la musique fait remonter à la surface..La rue de Passy, sa mère à Andrésy, sa jeunesse, un élan, un regard  « La force évocatrice de la musique est effrayante. Elle n'oublie pas un élan, pas un regard. Et où est-il ? Où est-il le jeune homme aux yeux immenses  » (L'Arc en ciel) .Des souvenirs dans la forêt viennoise .la fureur de jouir de la vie .mais aussi, l'évocation d'une paix absolue, consolatrice  «  Deux ou trois accords de piano larges et profonds comme Bach ou tendres comme dans le Mozart des adagios ; il n'en faut pas davantage, quelquefois, pour que l'âme troublée retrouve la paix  » (La Terre est si belle).

Oui, la musique console et comprend tout ; elle nous fait entrevoir autre chose, le royaume de l'indicible, de l'invisible, son vrai domaine.

Vers l'indicible,vers Dieu

Un univers sans bornes
Julien Green parle de « ce qui vient d'un autre monde...>>
 « La musique me parle secrètement d'autre chose ».(La terre est si belle) ; elle est « Un adieu au monde terrestre » (l'Expatrié), « un appel à quitter ce monde », « Elle nous emmène vers notre vraie patrie ; L'invisible » (L'avenir n'est à personne)

Dans cet espace, une présence

Que veut nous dire la Musique ? «  Un secret en deçà du langage humain » (Pourquoi suis-je moi ?) ; Dieu ? Pour Bach « C'est Dieu » (Vers l'Invisible) ; « Elle nous livre le secret de l'inexprimable » (Pourquoi suis-je moi ?) ; par la musique, on ressent la « proximité d'un autre monde un monde de la vérité, ce royaume de Dieu qui m'intriguait tellement quand j'étais enfant. » (Derniers beaux jours) ; oui tout cela à la fois et, parfois, un éblouissement mystique, une extase comme chez St François d'Assise qu'il chérissait, une perte de conscience au moment du contact avec le « point pur » dont parle Paul Valéry.

Même dans le silence, des voix

Le silence dit « ce qu'il y avait avant les mots » (Vers l'invisible) ; il fait partie de la musique ; «Dans la musique est caché un silence » (Pourquoi suis-je moi ?) ; comme dans les forêts, « Le silence est plein de voix » (L'Expatrié) ; avec Scriabine, Julien Green nous parle aussi de « la musique des sphères » comme Malraux l'avait fait dans les « Voix du silence » avec « Le chant des constellations ».

Le langage musical, par ses immenses pouvoirs, permet donc de connaître l'être humain dans son entier ; par son intensité, il ouvre sur ce qui dépasse la réalité terrestre et permet parfois un contact bref, fulgurant, avec l'immensité de la création, avec Dieu . Julien Green n'a cessé de revenir sur cette puissance du langage musical qu'il a opposé à la faiblesse des mots, des pauvres mots. 


Des notes et des mots

Claude Debussy

Les pauvres mots

Sans cesse, tout au long du Journal, Julien Green reviendra sur cette idée de la faiblesse des mots pour atteindre l'essentiel et ce par rapport au pouvoir fulgurant de la musique qui en deux notes atteint l'indicible . « Les mots comme toujours échouent dès qu'il s'agit d'une beauté venue d'un autre monde que le nôtre » (L'avenir n'est à personne) ; en fait, l'indicible n'appartient pas au langage humain « Je me suis toujours heurté aux mots comme contre un mur. La musique seule dit ce que je veux dire.. » (Le miroir intérieur).

Même dans le langage écrit, parlé, Julien Green a toujours été à l'affût des sonorités particulières

La musique des langues

Le choix de la langue française ne fut pas le fruit du hasard ; sa musicalité en fut l'élément déterminant ; Julien Green parle de « La beauté des e muets, des difficultés magnifiques. » (Le Grand large du soir), de la combinaison de « l'énergie et de la douceur ».

En dehors de la langue française, l'écoute des sonorités particulières fut une source de joies pour Julien Green ; écouter les langues uniquement sur le plan sonore, en rejetant toute idée de compréhension, le passionna. Pour lui, en effet, la compréhension d'une langue nuit à cette approche « Dans le cas d'une langue dont on connaît le sens de chaque mot, l'oreille n'est plus libre de juger » (Le Revenant).

Pour lui, toute la musique française « s'est réfugiée dans la langue » (Le Grand large du soir) ; cette langue, synonyme de précision, de clarté, si elle permet de véhiculer la pensée, elle demeure prisonnière de ce monde de la raison, de l'intellect ; or, la musique, la grande musique s'adresse à notre coeur ; elle seule permet l'accès à l'essentiel, à l'indicible,à Dieu, d'où cette conclusion : « Le français n'est pas musicien » (L'Avenir n'est à personne) « Le français ne peut se chanter. Rien à faire .Debussy l'avait compris avec Pelléas.Le français, là, chante avec une modération savante » (L'Arc en ciel)..La seule exception. Berlioz

L'évolution de l'écoute et des goûts

Né en 1900, Julien Green a connu une évolution fantastique de l'écoute de la musique ; fuyant le monde, la technique lui a permis,à domicile,d'assouvir au quotidien et dans une heureuse solitude partagée sa passion la plus profonde.

Il se souvient des salles de concerts de sa jeunesse, « De l'ancien Trocadéro de ce fameux écho de cette salle désastreuse » et pour la première fois, « des premières mesures de la Neuvième.. », de Gaveau où avec un billet à deux francs, il était si heureux ! Julien Green, n'oubliera jamais l'émotion particulière de cette première écoute, émotion à jamais perdue, comme l'est celle de la première rencontre amoureuse ; la musique n'est-elle pas sa grande histoire d'amour ?

Et puis aussi, les concerts intimes, dans les salons aristocratiques où les bavardages l'emportaient sur la qualité de l'écoute !...

Quel bonheur en 1934 à l'apparition, chez lui, « d'un appareil de TSF avec un phonographe sur la partie supérieure. » ( Les années faciles) ; lui qui fuyait le monde, voilà que la musique arrive à lui ; adieu les salles et la foule ; à côté des milliers de livres, les notes viennent embellir son univers personnel et participent ainsi à sa création en quelques années, sur les ondes, par les disques, par l'image, le monde musical était chaque jour le visiteur tant attendu : Heureux dans sa solitude, il aimait partager avec l'être cher ces précieux instants.

L'évolution des goûts

Une si longue existence marquée par cette soif avide de la musique a peuplé la mémoire de Julien Green d'une quantité inouïe de compositions musicales ; dans son désir d'aller par la voie du coeur à l'essentiel c'est-à-dire à l'invisible, à Dieu, ses goûts ,peu à peu, se concentrèrent vers des oeuvres alliant profondeur et discrétion dans les moyens mis en oeuvre « De plus en plus attiré par la musique de chambre, celle de Mozart, celle de Beethoven, celle de Brahms. Tout ce qui peut se dire d'intérieur, deux violons, un violoncelle et un piano peuvent le dire .. » (Le Bel Aujourd'hui) « Des pans entiers de musique brillante s'écroulent pour moi » écrit-il en 1995 ..Il aime écouter ce que le coeur aime entendre « L'arietta de l'opus III, La Couronne d'étoiles , la fantaisie n°17, les poèmes de Scriabine, la cantate 151, un intermezzo de Wolf » (Pourquoi suis-je moi ?)

Dans ses ultimes choix, il ne supporte plus que l'écoute de musiques parlant au coeur ; il rejette les musiques didactiques et par là même la musique de la seconde moitié du vingtième siècle qui, trop souvent, succombe à cet air du temps ; comme en peinture, en poésie, le pays du rêve est ,pour Julien Green, absent de ces créations musicales.

Sa patrie musicale : L'Europe avec au premier plan l'Allemagne car ici l'Amour est au rendez-vous Un coeur parle au coeur ; romantisme, post romantisme imprègnent à jamais le jeune adolescent à l'aube du vingtième siècle et cette fougue, cette émotion, il les gardera intactes jusqu'au 1er juillet 1998.


Mais quels furent ces musiciens,source d'une telle passion?

Les musiciens de l'esprit

Si Julien Green a succombé aux multiples et singuliers élans du coeur de ses chers romantiques, il éprouvait aussi la nostalgie de temps plus lointains où le raffinement des êtres et des sentiments ne le cédait en rien à la profondeur des émotions maîtrisées, Il goûte. « La stupeur de la perfection » dans les sonates de Scarlatti ; la « mort en sourdine », des « Ténèbres vers la Lumière » chez Couperin, de même que la spiritualité française de De Lalande .

Les musiciens du coeur

Dans ce royaume si cher à l'écrivain, certains musiciens ont une place particulière.

Les sublimes élus

Mozart, Schubert, Schumann, Brahms, Chopin, et Berlioz ont tous eu l'art d'émouvoir le coeur de Julien Green ;

Mozart

Chez Mozart, il y a cette tristesse qui étreint le coeur, sa « simplicité divine », « ce coeur mis à nu », « Le point culminant, el plus déchirant » dans l'andante de la Symphonie concertante », « L'éblouissement dans le vingt- troisième concerto », « un » douceur brisant le coeur » et tant d'autre remarques sur des instants de bonheur.

Schubert

Dans  Schubert, la mort est partout présente : « Jamais je ne me lasserai d'écouter Schubert  » ; c'est la voix du destin, « ce sombre compagnon », cet « adieu à la vie », « la douleur d'un enfant », « cette effrayante cavalcade », cet « ange de la mort, », « la beauté effrayante du quatuor », « cette tendresse et soudain ce grondement »

Schumann

Avec Schumann, « Le coeur pur de l'enfant », cette voix « qui parle au coeur comme aucun autre ne l'a fait », cette « tendre innocence », « cette ardeur de la jeunesse, ce « torrent de beauté »,cette « tendresse violente tournoyant dans la nuit », avant l'abîme, « une beauté indicible », « une déchirante douceur », « une douloureuse tendresse ».Les réflexions sur les morceaux écoutés sont nombreuses ; en 1997, à quelques mois de le retrouver, l'Ami est toujours là à travers « La Rhénane »

Brahms

A travers Brahms, c'est la Nature, si chère à Julien Green, qu'il retrouve comme un écrin pour ce coeur vibrant, dans cette « forêt profonde où l'on ne s'aventure pas sans inquiétude. ». C'est « le vent qui souffle », « ce ne sont que bois, que prés, que nuages dans un grand ciel sombre » (La Bouteille à la mer), « c'est le mystère des forêts », « Le chant de notre âme », « Toute la beauté de la terre », « une fin d'après-midi .. » , « Toute la douleur de la jeunesse » , « Elle me rend chaque fois l'immense jeunesse avec ses crises et ses larmes de bonheur , la « douceur déchirante » du troisième quatuor ; « un murmure venu du fond de toutes les forêts du monde. » dans la troisième symphonie (Pourquoi suis-je moi ?).

Chopin

Et puis Chopin qui sait si bien « faire battre le coeur à ceux qui n'en ont pas » (l'Arc en ciel), une « délicieuse souffrance » dans les nocturnes, les « funèbres chevaux » de la 3ème sonate, « un chant d'une mélancolie extrême ».(L'Arc en ciel)

Berlioz

Enfin Berlioz , « l'enchanteur de la musique française » (En avant par-dessus les tombes), le «torrent de musique » de « Roméo et Juliette, (L'Expatrié) où la « beauté se surpasse elle »même » (Pourquoi suis-je moi ?),

Un monde nouveau : Beethoven

Beethoven

C'est au soir du 10 août 1998, que Julien Green, à quelques heures de quitter cette terre, écouta pour la dernière fois l'Arietta si chère à son coeur de la 32ème et ultime sonate de Beethoven ; depuis la première écoute à dix neuf ans de la IXème à l'ancien Trocadéro, il voua à ce créateur d'un « monde nouveau » un culte sans égal.
« Source gigantesque d'énergie », il est « ce rugissement de fauve » (La terre est si belle)  ; il « écrase tout » ; dans ses symphonies, un « destin en marche », une « musique de fin du monde »(Vers l'Invisible), sa musique de chambre, « un sommet » ;c'est dans celle-ci que Julien Green aimera sans cesse réentendre ces moments suprêmes qui «viennent on ne sait d'où, de quelles profondeurs du monde invisible »(L'Expatrié)..
Les autres compagnons du voyage

Avant le lever de rideau sur son cher XIXè siècle, il écoute Monteverdi, « musique ensorcelante », Allegri, « l'étrangeté envoûtante » du Padré Soler, le bonheur d'Haydn.

Les enfants du siècle

Ils sont nombreux les héros du grand spectacle romantiquecertains connus , d'autres, à l'arrière de la scène : Citons Weber et son Feischütz, « Le plus grand de ses opéras » (L'Expatrié), le « bonheur indicible » chez Hummel, la fraîcheur irlandaise de Field, un bonheur si simple dans le premier trio de Mendelssohn, Spohr,Liszt, Alkan, Bennet qui ravissait Schumann,Bargiel le beau-frère de Schumann,découvert en février 1998 par Julien Green, Kiel, Reinecke,la fougue,la séduction d'Anton Rubinstein, les troubles souvenirs avec Tchaïkovsky,Dietrich, Joachim, Max Bruch,Smetana,Arensky,Rimski-Korsakov et les souvenirs, Borodine, D'Albert, Humperdick, Martucci, Reger avec une musique qui « tient le grand langage d'inspiration divine » (L'Expatrié), César Franck etc

Dans un siècle finissant

Le romantisme s'étire dans d'interminables, envolées ;mais entre les notes, une sourde angoisse s'installe peu à peu.

Saint-Saens, « La nostalgie des soleils défunts, », la mélancolie de Dvorak,Grieg, Masssenet, la « pudeur admirable » du Requiem de Fauré, « La lourde tristesse de Chausson », Chabrier etc.

Un siècle de feu commence

Le siècle de Julien Green va bientôt se lever : Le 6 septembre 1900 à Paris, Julien ouvre les yeux sur un monde qui ignore tout du cataclysme qui se prépare ; ses parents américains,installés depuis cinq ans en France ont encore dans leurs souvenirs la maison de Savannah en Géorgie ; la guerre de Sécession est toujours présente dans les conversations et l'histoire de l'Europe semble bien complexe pour les nouveaux arrivants .Pourtant, Julien,à seize ans et demi, s'engage dans le service des ambulances des Etats-Unis ; dans la forêt d'Argonne, il connaît les réalités de la guerre .Vingt ans plus tard, face à l'ouragan nazi, ce fut l'exil aux Etats-Unis.

Il découvre avec passion « Les dissonances prémonitoires » d'Hugo Wolf, il devine la prodigieuse présence de la mort chez Richard Strauss, il revit sa jeunesse avec La Péri de Paul Dukas ; son coeur est ému par la tristesse de l'âme russe dans la musique de Kalinnikov ; il apprécie la musique « faussement naïve » de Satie ; la fièvre et la passion de Rachmaninov, il les ressent intensément dans son Trio; il aime au crépuscule,le puissant murmure issu du silence chez Schoenberg, la magie de Ravel ; il goûte « La fraîcheur de l'inspiration » de Wolf Ferrari,l'enchantement de l'univers de Bela Bartok,la musique libre, savante,élégante,insolente de Stravinsky,Prokofiev, la sauvagerie de Carl Orff, Milhaud ; avec Gershwin, c'est Paris, sa jeunesse, l'avenir radieux. Poulenc,Reuter, Nabokov,Sauguet, Chostakovitch,Messiaen, Uhl, Benjamin accompagnent son quotidien et sont autant de découvertes qui font naître dans son Journal des multiples réflexions et commentaires.

Après les musiciens de l'esprit, les musiciens du coeur, venons en aux musiciens de l'imaginaire et aux musiques de l'âme.

Les musiciens de l'imaginaire, les musiques et les musiciens de l'âme

 Richard Wagner

Les musiciens de l'imaginaire

Les héros, historiques ou légendaires, peuplent l'imaginaire des hommes.

Avec Gluck, c'est la Grèce antique qui charme Julien Green avec ses royaumes de soleil où la mort paraît plus douce.
Wagner l'entraîne dans les sombres entrailles de la terre à la suite du héros qui, dans une fin resplendissante de lumière, sortira vainqueur.

Avec Debussy, l'amoureux de la musicalité de la langue française sera comblé par l'univers crépusculaire de la musique de Pelléas, rêve éveillé qui le conduit au plus près des secrets de l'âme humaine.

Enfin, « La musique des sphères » qui imprègne toute l'oeuvre de Scriabine plonge Julien Green dans une profonde contemplation de l'infini et de la beauté de la créat

Les musiques et les musiciens de l'âme

La musique, voix de l'indicible, de l'invisible fut pour Julien Green le chemin privilégié menant à la beauté de la création,à Dieu.

Chaque jour,la musique était au rendez-vous ; au-delà de l'univers sonore,c'est la présence divine qu'il recherchait ; mais, dans ce domaine même, l'ambivalence était de rigueur. Le protestantisme de sa mère tout empreint de rigueur, il ne l'oublia pas après son décès en décembre 1914 et la lecture de la Bible et les chants luthériens demeureront à la base de sa foi ; sa conversion au catholicisme en 1916 lui ouvrira la porte des splendeurs de la liturgie chrétienne,musique de l'âme à laquelle s'ajoutera celle des compositeurs ayant écrit pour la gloire divine avec une place unique dans le coeur de Julien Green pour Jean-Sébastien Bach.

Musiques et chants religieux

Julien Green aimait s'immerger dans le chant grégorien, «Chant de bonheur et d'amour ».C'était « Un peu d'éternité échappée au temps » ; il parle de la musique de Pérotin le Grand, de cette « architecture sonore complément à celle de la pierre », en exil, du chant lointain et affectueux du Moyen-Age,de l'ensorcelante douceur de la musique anglicane et de tant d'autres musiques salvatrices.

Les messes

Innombrables sont ses commentaires sur les messes entendues à Paris ou lors de ses voyages ; il parle longuement de « L'éblouissante messe d'autrefois », de « La messe dans toute sa gloire », des « voix profondes de Byzance », de « La beauté


Les musiciens de l'âme

Bach

Si chez Haendel, le Dieu de la Création est magnifiquement présent, le coeur n'est pas atteint ; quant à la musique de Haydn, « elle est sans mystère »...

Non, la seule voix de Dieu, celle qui frappe le coeur, c'est celle de Bach, l'unique.

«  La musique de Bach était comme un invasion de l'âme par la foi » écrit-il en 1951 : elle est une « foi stimulante et joyeuse » ; dans les cantates, « L'invisible est près de nous », « Des airs venus d'un autre monde », « un génie qui emporte tout », « puissance et douceur », « Une confiance retrouvée », « Une beauté ensorcelante », « Le chant millénaire de la sagesse », « Ce grand cri qui nous arrache », « Un paradis assourdissant » .Dans les autres oeuvres, Julien Green évoque « cette inoubliable révélation », « Cette foi triomphante » ; il s'exclame que « Dieu lui-même doit admirer cette musique » (Le Miroir intérieur).

En conclusion


La Musique fut donc la plus constante passion de Julien Green, un souffle vital sans lequel il n'aurait pu écrire avec les « pauvres mots » une oeuvre aussi immense ; cette curiosité ne le quitta pas un seul jour ; certes, son cher XIXè fut le champ privilégié où son coeur su trouver joies, délices, émotions ; le romantisme allemand fut véritablement sa patrie et ses génies l'accompagnèrent tout au long du voyage ; quant à son âme, à l'écoute de la voix de Dieu, Bach en fut la source constante auprès de laquelle il ne cessa de se désaltérer jusqu'à ce jour , où , en ce mois d'août 1998 , la cantate 151s'éleva une dernière fois lors de la cérémonie d'adieu en l'église de Sankt Egid de Klagenfurt en Autriche .

Souhaitons en terminant cet article, que le « Journal » soit un jour réédité afin que de nouveaux lecteurs puissent, à leur tour, recueillir les innombrables richesses de ces sept mille pages dans lesquelles la musique occupe une place privilégiée à savoir, celle du coeur.

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Né à Paris en 1941, Jean-Claude Pichaud, avocat, passionné par l'oeuvre de Julien Green, est l'auteur d'une étude « Les confessions musicales de Julien Green » publiée à l'occasion du dixième anniversaire de la disparition de l'écrivain ;cet hommage présente pour la première fois et d'une manière originale les huit cents confidences musicales extraites des sept mille pages du « Journal » écrit entre 1919 et 1998.